Aurélien Lepetit : Travaux post-résidence (2026)

"Le textile devient une métaphore des semi-conducteurs : un support où s'inscrivent, circulent et s'effacent des formes d'information."

 

Lors de ma résidence au Musée national des beaux-arts de Taiwan, j’ai formalisé une recherche intitulée Software, qui s’inspire des Mnemosyne Atlas d’Aby Warburg comme méthodologie visuelle et conceptuelle. Cette recherche s’est structurée autour de plusieurs axes, mêlant références historiques, techniques et contextes situés. J’ai mis en perspective certaines œuvres de mon propre corpus de travail avec une sélection d’œuvres de la collection du musée, en lien avec des thèmes de recherche et des références théoriques tels que les cartes perforées Jacquard et IBM, des techniques textiles et des plantes natives de Taiwan, l’industrie des semi-conducteurs (TSMC) et les technologies computationnelles.

Cette réflexion s’est matérialisée par une série d’œuvres textiles brodées, produites pendant la résidence. J’ai utilisé des fils de laine, des fils en acier inoxydable et des fils de soie sauvage locale. La laine a été utilisée dans une recherche tinctoriale où les teintures de plantes médicinales locales sont brodées avec des échantillons déjà teints à partir de plantes rencontrées sur le chemin de mon studio à Amsterdam. Les œuvres brodées ont été réalisées sur des plaques d’aluminium perforé, en analogie aux cartes perforées Jacquard et IBM. J’utilise cette métaphore afin de rendre visibles les connexions entre l’automatisation des techniques de tissage et son influence sur le développement de la programmation et des premiers ordinateurs. Le corpus textile agit à la fois comme un système de traduction de données (biométriques et organiques) et comme un support d’effacement, où l’information est susceptible de se transformer et de disparaître.

J’ai continué cette exploration avec Nightshifts (2025), où la broderie composée d’informations organiques se superpose à des surfaces numériques. Cependant, mon attention s’est déplacée vers la traduction de données, d’informations et de bugs algorithmiques par la couleur, directement intégrée à la structure textile que je crée. Je m’interroge sur le médium textile non comme une surface, mais plutôt comme un espace où l’information est traduite, altérée et changeante. Aujourd’hui, j’utilise et envisage le tissage comme un objet de réflexion et d’exploration, en m’intéressant à son mode de production, à l’origine des matériaux que j’emploie, ainsi qu’à la création d’un corpus d’œuvres dont le processus est lent, tissé et teint à la main.

En parallèle, ma pratique textile a ainsi ouvert un champ de réflexion théorique où j’ai poursuivi ma recherche Software en conceptualisant un premier texte sur la dissolution de l’information dans des milieux liquides : Water as a Medium: Premises for a Liquid Code (2025). J’utilise l’analogie de la teinture comme un processus lent et matériel, dont la décomposition et la recomposition de l’information se font dans l’eau, et dont la traduction s’articule par la couleur et s’accroche aux fibres. De cette réflexion émerge la notion de liquid code, qui occupe une place importante dans mes recherches théoriques et philosophiques. En m’appuyant sur des idées issues de la pensée logicielle et sur la cosmotechnique de Yuk Hui, je propose le liquid code comme un espace de travail et de réflexion critique vis-à-vis du dry code. Ce dernier, issu du mouvement cybernétique, incarne une compréhension culturelle et située qui dématérialise et décontextualise l’information. Ce que j’appelle dry code tend à réduire la complexité des données en ne retenant qu’une traduction binaire, en 0 et en 1. À l’inverse, le liquid code engage des formes de traduction matérielles et changeantes, où l’information n’est ni figée ni entièrement conservée.

Le textile devient ainsi le lieu où la pensée se matérialise dans le geste. Avec le diptyque Full Moons (2025–2026), je poursuis cette méthodologie en articulant savoirs situés (par les plantes), temporalité et traduction de données. L’œuvre utilise une technique qui existe depuis le Néolithique : l’armure toile, réalisée à partir de fils de soie sauvage (tussah), dont certains ont été teints à l’indigo lors d’un apprentissage au Centre National de Recherche et de Développement de l’Artisanat de Taiwan, puis superposés à d’autres couleurs pour former une matrice. Full Moons visualise douze segments de sommeil enregistrés entre 2023 et 2024 lors des pleines lunes. Rêves, éveils nocturnes, bugs algorithmiques et l’influence d’une éclipse solaire structurent les lignes qui s’entrecroisent dans le tissage. Chaque couleur correspond à un état appelé à se transformer et à s’atténuer dans une temporalité lente. Ici, le temps n’est plus un cadre de mesure mais un matériau actif qui altère, décompose et recompose l’information. L’œuvre prolonge Hypersomnia (2024), première visualisation d’une base de données de sommeil, en déplaçant la donnée vers un régime liquide. Dans la logique du liquid code, l’information n’est plus fixée mais se transforme au contact de la matière.

 

Aurélien Lepetit – Février 2026

 

Lauréat Villa Formose – Nouvelles écritures 2024, Aurélien Lepetit a été accueilli en résidence au NTMoFA en octobre/novembre 2024.

 

Crédit portrait : Clément Cara

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