« Mêler histoires remplies d’affects, Histoire coloniale et Histoire botanique est un point de départ pour des réflexions plus larges sur ce qui nous relie au vivant et aux autres aujourd’hui. Ici, ce sujet croise de nombreux savoirs complexes liés à l’histoire de Taiwan et aux nombreux héritages culturels qui s’y trouvent. »
Emma Ben-Aziza

Dans le contexte de Taïwan, ce projet de résidence a été enrichi par la diversité des espèces végétales présentes sur le territoire, par les différents usages liés qui leur sont liés et par son histoire botanique forte. J’ai pu voir le projet du Muséum des Espèces Inutiles prendre tout son sens, grâce à l’appui et la confiance du National Taiwan Museum of Fine Arts.
Mes recherches (mêlant histoires remplies d’affects, Histoire coloniale et Histoire botanique) sont un point de départ pour des réflexions plus larges sur ce qui nous relie au vivant et aux autres aujourd’hui. Lors de cette résidence, j’ai pu croiser de manière poreuse créations, recherches et moments de partage sous forme de workshops. Je dirai même que la méthodologie s’est établie ainsi : la création (le projet initial du Muséum) m’a amené à faire des recherches et expérimentations (sur des questions botaniques, enrichies par la rencontre avec le Professeur Wen-Te Chang, spécialisé en sciences botanique et en médecine Chinoise, qui nous a fait visiter le Lifu Museum de Taichung, m’introduisant ainsi à la médecine traditionnelle chinoise et collaborant avec moi sur une activité autour des balles médicinales de massage, que nous avons ensuite reproduite avec les enfants lors d’un des workshops) qui ont alimenté et initié du contenu (des activités) pour des moments de partage. Ces derniers ont eux-mêmes été vecteurs de matériaux pour de nouvelles pièces au cœur du Muséum des Espèces Inutiles (la création d’une nouvelle Boîte d’Utilité Historique, la « Boîte d’Utilité Historique n°3 » du fond du MDEI ; la création d’un personnage de fiction pour les jeunes enfants comme médium pour faire passer une autre conception du vivant ; un projet éditorial en collaboration avec le designer graphique et illustrateur associé au projet du MDEI, Jasper Ovacik).
Sur place, j’ai pu poursuivre certains axes de recherches : comment détourner davantage le rôle initial de la Boîte scolaire (https://gallica.bnf.fr/accueil/fr/html/les-boites-scolaires-supports-pedagogiques-du-jardin-colonial) et son contenu, intégrer au projet du MDEI les créations des enfants, interroger mes propres gestes, celui de la collecte, de la description.
La résidence Nouvelles écritures – Villa Formose a été pour moi l’occasion de préciser ces enjeux et visées contenues dans le Muséum des espèces inutiles. Grâce à l’appui du NTMoFA, mes recherches ont pris une dimension très concrète à travers la rencontre et le travail mené avec le Professeur Wen-Te Chang. Concernant les usages des plantes et fruits Taiwan, ces recherches ne pouvaient être que peu approfondies, car ce sujet croise de nombreux savoirs complexes liés à l’histoire de Taiwan et aux nombreux héritages culturels qui s’y trouvent. Il ne s’agissait pas pour moi d’accumuler des connaissances sans raison, il s’agissait de réussir à en tirer quelque chose de concret en relation avec le projet du MDEI : de la matière pour créer une nouvelle pièce, et des activités à dimension historique et scientifique pour les enfants tout en incluant leurs subjectivités.
Je souhaitais donc continuer mon projet du MDEI et mener pendant la résidence, deux workshops sur le thème des souvenirs et des plantes. Je me suis demandé comment peut-on créer des activités qui donnent aux enfants l’envie d’apprendre des choses sur les plantes et qui leur font voir les choses autrement. Dans les pays occidentaux ou portés par une certaine idée de la modernité, nous séparons le produit brut des techniques qui l’ont modifié, des usages, et des produits manufacturés ou transformés. On transmet aux générations à venir un rapport utilitaire au vivant, et, in fine, (c’est aussi mon cas) nous les connaissons très mal. Je me souviens d’une fois ou des adolescent.e.s m’ont demandé quelle était la différence entre le cacao et le chocolat. C’est important de pouvoir faire la différence entre le produit brut et transformé, comme ça, nous savons de quoi le présent est fait, ce qu’est l’histoire humaine et les différents processus qui amènent à tel ou tel modèle de production et de consommation. Dans le fond, voici l’ambition du MDEI. Dans la forme, ce sont des activités ludiques, des moments de partage, des formats édités, de nouvelles pièces composées de mes recherches et des créations des enfants qui rejoignent le fond.
Court essai réalisé pendant la résidence :
« Pourquoi parler « d’espèces inutiles » ? Parce que ça nous permet de poser la question.
C’est au XIXe siècle qu’une vision utilitariste du vivant, et spécifiquement des espèces végétales, s’ancre dans les esprits. Cette dernière prend pleinement racine dans le processus colonial établi par l’empire français. Il lui est inhérent. C’est par la colonisation que naîtra la volonté de maîtriser le plus d’usages et de techniques possibles, d’en connaître les effets afin d’étendre et augmenter la production des matières que les colonisateurs considèrent comme des ressources. On convertira le savoir en richesse économique et la botanique deviendra alors une science coloniale lucrative. S’emparer de ces usages et savoirs nécessitait aux empires coloniaux de nombreux moyens techniques et humains. Si la colonisation par les empires européens a débuté plus tôt, c’est bien au XIXe siècle qu’une nouvelle classification devient opérante : si des plantes sont utiles, d’autres ne le sont pas. Cette temporalité s’explique matériellement : les expéditions nécessitent un temps long, et le développement des techniques botaniques ne peut se faire sans la réalisation de nombreux essais.
L’utilisation des plantes pour nos besoins physiologiques est un fait. Il paraît évident que pour boire, manger et respirer, notre organisme entre en contact avec elles, de façon plus ou moins visible. Mais en parlant d’utilité des plantes, nous nous plaçons hors du monde, en tant que sujet décideur de ce qui a le mérite d’exister ou non. Asseyant ainsi une forme de supériorité, nous garantissons une frontière fictive entre notre propre peur de la mortalité, et la plante. Elle est petite et silencieuse, et si elle est capable de prolonger la vie, elle peut tout aussi bien la retirer.
L’agronomie coloniale et plus tard, l’agro-industrie moderne, se fondent autour de l’idéologie que la maîtrise technique et l’homogénéisation des espèces par la sélection nous protègent de la dangerosité de l’imprévu. Mais le monde vivant est rempli de contradictions et de surprises, quand bien même nous disposons de précieux outils scientifiques et techniques.
J’en reviens donc à cette distinction entre l’utile et l’inutile : elle est forcément motivée par un besoin de se distinguer du collectif. »
Cette résidence me mène à penser que nous devrions affirmer l’utilité de mener des projets ambigus entre médiation (je dirai même plus justement « moments de partage »), recherches et création, et que nous avons tout à gagner à même imbriquer les trois ensemble. Pourquoi la médiation ne serait pas de l’art ? Pourquoi l’art ne serait pas qu’une histoire de médiation ? Pourquoi ne pas mettre sur le même pied d’égalité la médiation (« les moments de partage ») et la création ?
L’œuvre de l’artiste n’est ainsi pas sacralisée de la même manière. J’ai pu observer que ces questions étaient prises en charge par les institutions culturelles taïwanaises et par les artistes : dans une exposition spécialement conçue pour les enfants au NTMofA, un artiste a conçu une réplique d’une de ses œuvres pour que les enfants puissent la toucher au cœur de l’exposition. L’artiste crée donc des répliques ou des œuvres spécialement dédiées à la manipulation sensitive par les enfants. Dans les espaces taïwanais d’art dédiés aux enfants, on peut la toucher, l’approcher, la connecter à soi par les sens. L’artiste n’est donc pas un génie tombé du ciel et son œuvre non plus : elle paraît davantage faire partie de la collectivité. Car certes, l’œuvre d’art peut tenter de raconter un autre point de vue, mais il n’y a rien de plus efficace que les moments de partage et d’échange autour d’elle ou des questions qu’elle tente de porter. Elle ne se suffit pas à elle-même pour tout. Nous pourrions même développer ce genre d’initiatives dans les espaces pour adulte (tout en respectant le travail de l’artiste) ou même ne pas cloisonner ces différents types d’espace.
Pour le projet du Muséum des Espèces inutiles, les workshops ont été menés grâce et en partenariat avec l’équipe chargée du jeune public au NTMoFA, qui ont mis à ma disposition du matériel, ainsi que leur précieuse aide pour la bonne tenue des activités. Le descriptif des activités fait suite à ce paragraphe. Ces dernières ont pour certains été pensées en amont de ma venue, d’autres ont été adaptées au contextes, ou encore établies sur place au commencement de la résidence. Je joins également à ce rapport une fiction écrite sur place, spécialement pour les jeunes enfants. Je tiens à remercier le Bureau français de Taipei, toute l’équipe de la Villa Formose, du NTMofA, et du Lifu Museum pour leur intérêt et leur accompagnement.
Emma Ben-Aziza – Février 2026
Crédit portrait : DR

