Qu’est-ce qu’une nouvelle écriture ? Je me posais la question en atterrissant le 15 avril 2026 à Taipei. Le 15 avril est l’anniversaire de mon père. Mais c’est à cause de ma mère que je suis là. À cause du sang, aussi, dont je suis la voie depuis toujours, comme tout le monde, mais surtout depuis qu’en janvier 2017 j’ai écrit un livre intitulé : Ceci est mon sang, petite histoire des règles, de celles qui les ont et de ceux qui les font (La Découverte).
Ce livre a été traduit dans plusieurs langues, mais en particulier en mandarin traditionnel, et j’ai eu la surprise d’apprendre qu’il était lu et même étudié à l’Université de Taipei (NTU). La gynécologue oncologue Ruby Huang – l’une des dix qui comptent dans le monde sur ce sujet – a eu l’idée de bâtir un cursus entier sur ce thème, et s’est appuyée sur mon livre dont elle a exigé la réédition auprès de l’éditeur.
Pendant que mon livre faisait son chemin dans le monde, ma mère faisait le sien dans la mort. Un jour, il a fallu lui acheter une pierre tombale, et les pompes funèbres m’ont expliqué que le granit le plus avantageux venait de Chine continentale, plus particulièrement la région de Fujian.
Avant de me lancer dans cet achat, j’ai voulu me renseigner sur Fujian. Certaines personnes aiment les trains électriques ou les jeux vidéo. Moi, je m’intéresse aux femmes, et plus particulièrement aux divinités féminines. Or il se trouve qu’il y a toujours une divinité féminine où qu’on soit. C’est un gigantesque réseau qui traverse le monde entier, traçant des chemins secrets très souvent liés à la lune et, donc, au cycle menstruel qui lui est lié.
J’ai découvert que la région était dominée par la déesse Mazu, qui régnait aussi largement sur l’île de Taïwan, où elle incarne la maternité protectrice de la mer, des pêcheurs et de la fertilité. Mazu est une déesse noire. On dit qu’elle a noirci à cause des encens dans les temples, mais c’est ce qu’on dit de toutes les divinités à tête sombre, comme les vierges noires qui existent en Europe. L’apparence de Mazu et les cultes qui l’entourent, fortement liés à la mer, m’ont rappelé les Saintes-Maries-de-la-Mer et à Sainte-Sara, la vierge des Gitans, dont ma mère était fervente.
Mon intérêt pour Taïwan était aussi lié à ma pratique du taichi. Malgré mes efforts, je suis cependant très peu avancée dans cet art. Une amie, persuadée que je stagnais en raison d’un blocage énergétique intime, a voulu m’aider en m’offrant un livre intitulé « Les enseignements sexuels de la tigresse blanche », dans lequel étaient détaillées d’innombrables pratiques censées procurer l’immortalité, ou du moins l’éternelle jeunesse. J’ai bien sûr testé ces pratiques, et effectivement j’ai rajeuni et j’ai progressé en taichi. Mais là n’est pas le sujet. Le sujet, c’est : est-ce que ces tigresses blanches ont vraiment existé ? L’auteur du livre, un Américain d’origine taïwanaise qui se faisait appeler Hsi Lai, prétendait les avoir rencontrées dans les années 1980 à Taipei. Il est mort juste avant que j’entreprenne ce voyage – si toutefois il a existé – et les tigresses blanches qui se réclament de son héritage, en Italie ou aux Etats-Unis, continuent de suivre sa voie, consistant à chasser des hommes la nuit pour faire prospérer leur énergie yang.
Mon projet était donc le suivant : j’allais partir à la recherche des tigresses blanches, des déesses noires, en suivant le fil rouge du sang menstruel.
J’ai mené ce projet en donnant également une conférence avec Ruby Huang à la NTU le 4 mai, puis en intervenant de nouveau le 12 pour un débat mené sur le thème de la circoncision. J’ai fait une rencontre à la fabuleuse librairie francophone Le Pigeonnier sur mes derniers livres, qui portent sur la ménopause, puis à la librairie du Sanchong Air Force Military Kindred Village où j’étais en résidence à New Taipei, le 13 juin. J’ai également eu droit à une visite d’un musée unique au monde : With Red, consacré aux menstruations.
Chaque rencontre a été l’occasion de nourrir mes recherches et surtout de vérifier que la révolution menstruelle n’était pas qu’un mot vain. Quelque chose change dans nos perceptions, dans nos vécus, dans nos conditions quand on prend enfin en considération ce sang qui nous a fait naître. Et toutes les narrations s’en trouvent bouleversées.
Mon projet d’écriture – nouvelle mais surtout magique – reposait sur trois principes :
– Laisser advenir : ce n’est pas moi qui allais à la recherche de la tigresse blanche ou de la déesse noire, mais elles qui m’avaient attirée à Taïwan. Ce serait une enquête magique où je laisserais les esprits se raconter à travers moi.
– Performer l’écriture en fonction du cycle lunaire : sur mon blog Substack, chaque semaine, sur 13 épisodes je créerais un feuilleton pour documenter cette recherche.
– Mêler des supports et des formes : écriture, photos, vidéo, pistes sonores.
La matière de ces treize épisodes donnera lieu à un podcast tissé à partir de cette matière recueillie durant cette résidence et les voyages qui ont suivi, au Japon et en Corée, puis à un livre dont on pourrait retrouver les sources en ligne.
Le feuilleton, envoyé sous forme de lettre numérique, a été suivi par 5600 abonné·es de la page Nouvelles Lunes sur Substack, entre le 17 avril et le 7 juillet 2026 – avec un bonus le 13 juillet. C’est à la fois un journal extime et une enquête spirituelle, à la recherche de mes ancêtres et de mes lignées, de mes chemins improbables.
Le dernier épisode est aussi le début d’un roman qui reprendra l’histoire à partir du moment où, enfin, j’ai trouvé la tigresse blanche et la déesse noire, après bien des péripéties.
Pour lire le feuilleton : Substack Elise Thiébaut
Episode 1 : 17 avril 2026, lettre #94
Episode 12 : 7 juillet 2026, lettre #10
Le podcast sera publié début 2027 et le roman en septembre 2027, aux éditions Au diable vauvert.